Cette femme-là : Voilà l’univers d’Anne Murat


Sous le signe des signes, rencontre avec une femme et une forme…


Un jour (récent), je rédige un éloge de Il dono, dû à Michelangelo Frammartino ; un soir, un amical Berlinois (il se reconnaîtra), via le trombinoscope interlope de Mark Zuckerberg, m’oriente vers un texte similaire, signé Anne Murat. Je lui adresse le mien par courriel, comme un écho, elle me répond, rapidement, gentiment, correspondance depuis la France vers l’Italie. Tandis qu’elle parcourt mon blog (avec plaisir, apparemment), je visite son site à son image, riche, structuré, réfléchi, citoyen (sinon engagé). On y trouve des mots, des photos, des extraits de courts métrages, fictions ou documentaires, « institutionnels » ou musicaux, d’essais vidéo, on y aperçoit une femme qui écrit, réfléchit, réalise, voyage, à la recherche d’elle-même à travers la découverte d’autrui. Sciences Po, le CNC, le trilinguisme et le cosmopolitisme, quelques repères assortis d’admirations pour Cameron, Fellini, Kurosawa, Mike Leigh, Ozu ou Pialat (+ un amour commun du Congrès, le beau mélodrame maternel et méta d’Ari Folman). Confiante et généreuse, Anne me donne l’opportunité de visionner deux ouvrages on line, dont le second co-réalisé avec le photographe David Bart. Bukit Duri (2014) pourrait faire penser à une version écourtée, inversée, du Fleuve de Renoir. Le tourisme de la misère, la joliesse de la détresse, Anne Murat laisse ça à d’autres, adeptes de l’abject (un salut à Rivette) ; son noir et blanc ne vise pas à esthétiser la pauvreté, il instaure d’emblée une distance de respect, de refus d’intrusion qui n’exclut pas (et peut-être seule autorise) un début de fraternisation. Dos tournés, visages dissimulés, les riverains de la rivière sombre et claire (reflets de lueurs, de façades) exécutent les gestes de leur quotidien indonésien, assez impensable pour un habitant hexagonal en position confortable.


Immuable, l’eau s’écoule à l’instar des jours. Polluée, elle sert à laver les habits et les plats. Un homme sur un radeau, nocher muet d’un Enfer trivial, banal, trie/évacue les déchets à la surface, reliquats du consumérisme mondialisé (un gamin porte un t-shirt de Batman). Durant un plan-séquence aux recadrages en zooms, l’embarcation s’écarte à peine du bord, à la force des bras, moment vivant et dérisoire – personne ne viendra aider ces « damnés de la Terre » (et de la mer), l’aide gouvernementale, surtout en cas d’inondations, demeure spectrale, les gosses scolarisés n’appliquent pas les mesures d’hygiène enseignées, tels leurs parents, ils se servent de la voie liquide à la manière d’un égout, voire en piscine naturelle, au promontoire d’ordures, édénique plongée à plusieurs, nue et rieuse. Les rares sous-titres informatifs paraissent visualiser des gouttes d’eau « indigènes » et inaudibles, réduites à rien par la force sonore d’un coq ironique et entêté. « Bienvenue dans l’humanité », souhaitait le sarcastique Snake Plissken au terme enténébré de Los Angeles 2013. En 2017, sur les plages européennes, à l’ombre du terrorisme estival, certains se prélassent. Ici, au passé de l’infinité, leurs frères et sœurs étrangers survivent, s’amusent, se rendent malades, prient. Hors-champ, le bidonville intra-muros se donne à voir dans ces regards sans horizon ou remplis de l’inconscience (pas de l’innocence) de l’enfance. Anne Murat filme du temps, des mouvements, des attentes et des figements, avec une précision poignante et souriante, irriguée par une colère douce. À sa façon, Bukit Duri délocalise la décharge suicidaire de Dodes’kaden et relit l’atroce coda de Los olvidados, le petit protagoniste jeté en objet cassé au sommet d’un tas de bordilles à brûler.



Le spectateur sidéré, effaré, peut aussi songer à La Nuit du chasseur, la dérive humide, onirique et poétique des marmots pourchassés transformée en pur cauchemar écologique et sanitaire, alors qu’à l’ultime plan colorisé, un détritus devient rouge, rime visuelle à la veste de la fillette (Chaperon du ghetto) dans La Liste de Schindler, que l’eau elle-même s’avère marron excrémentiel. Sur le générique de fin retentit un gong sinistre aux allures de glas pour une espèce qui produit ceci, cette situation insalubre, absurde, qui ne suscite que l’indifférence partagée, qu’un film tendre et âpre en belle bouteille à la mer, nécessaire et cependant brisée sur le silence des consciences. Puis l’on s’aère, ouf, avec Feu Eau Air (2016), portrait d’une créatrice de textiles renommée, discrète à en disparaître (de l’image, tant pis pour son visage). Contrairement à Christo, Ysabel de Maisonneuve n’emballe pas des immeubles mais des bambous, qu’elle immerge ensuite dans de l’eau – retour de/à l’élément culturellement féminin, liaison entre les opus – chaude, colorée d’une poudre pigmentée orangée. Anne Murat montre ses gestes, retrace le processus, dans un poème sensoriel d’une saisissante légèreté, aussi aérien que le ciel immense, débarrassé de la boue du bayou précédent. Tout luit et respire dans ce film littéralement ouvert sur le soleil. La texture de la roche et du sable, « abstraction lyrique » concrète, appelle celle du textile, de la trame agitée par un souffle discret, caressée par l’artiste au chuchotement-chuintement charmant, voix off posée sur les images, manifestations fantomatiques et pudiques d’un regard posé sur le monde lavé, rendu à la beauté. La chorégraphie de ses mains s’accompagne d’une évocatrice création sonore composée par Hiroko Komiya.



Soie, coton, accessoires, galets : autour de l’indigo se met en place une cérémonie gracieuse à base de trois éléments principaux, fondamentaux. Certes, l’attentive caméra enregistre les étapes d’un « métier d’art », la confection d’une sensation, d’une émotion, et néanmoins, en parallèle à cette activité d’objectivité (ou l’inverse), elle s’offre le luxe, au sein du grand petit film luxueux, de faire une mise au point, à dessein, sur des gouttes de pluie accrochées à une fenêtre, incise au scalpel dans la « robe sans coutures » de la réalité, dirait André Bazin. Quand les pigments, spermatozoïdes psychédéliques, précipité halluciné, viennent se fondre dans le tissu, l’imprégner, le teinter, la démarche de la documentariste s’incarne, le film se transmue en art doublement poétique : voici comment elle voit le monde, l’absorbe, l’invite à la submerger, à la pénétrer (la dimension sexuelle procède d’un érotisme diffus, dilué, avéré dans sa modestie cosmique). Film sur le lien, entre deux femmes miroitées, entre la mémoire et l’éphémère, entre l’extérieur et l’intériorité, Feu Eau Air redonne sa liberté à la lumière, au spectateur immédiatement charmé, à l’aide d’un Japon d’illusion (tournage national). Il détient sa propre vérité, celle des sens tissés au sens, de la cosmogonie nippone aux idéogrammes animistes, de l’étendage rustique aux faux airs d’installation d’art contemporain. Le vent nous emportera, affirmait déjà Kiarostami : là, il fait frémir un morceau de couleur comme suspendu sur le vide du ciel en contre-plongée. À la fin, l’étoffe se gorge de sel et d’éther (céleste, pas médical), le film-matrice, enfanté à partir de riens, d’évanescences évidentes, s’achève dans le creux utérin d’un fondu au noir refermé sur « l’origine du monde » et les secrets dévoilés de la féminité.


Anne Murat, on le voit, parvient à délivrer une œuvre d’une constante sensualité, en apesanteur, à des années-lumière du pensum très arty de frimeur assermenté. Cela dure moins d’un quart d’heure et contient pourtant une grandeur, une largesse (de vue, d’esprit, de ressenti), une sincérité qui finissent par rendre ivre, euphorique, serein. Invitons donc le lecteur, la lectrice, à se glisser dans l’univers de la cinéaste-monteuse, en ligne et en films, car il/elle découvrira d’autres trésors, de stimulantes correspondances et une volonté d’agir, de ne pas se résigner, d’éclaircir le cinéma par lui-même, en subjectivité assumée, en témoignage étonné, lucide, individuel, des horreurs et des merveilles qui nous entourent. Si l’éternité, pour nous, appartient à Rimbaud, à Godard (période Pierrot le fou), à Camus, « l’éternel été » d’Anne, même dans l’héritage d’un Tati, lui revient de plein droit – bravo, merci et continuez longtemps ainsi, Mademoiselle Murat.
          

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