L’Homme du large : Un mauvais fils


L’Homme du large brille par sa proximité, sa galerie de féminités contrariées, maltraitées, émancipées…


Ressuscité par une restauration exemplaire due aux archivistes de Bois d’Arcy épaulés par ARTE, voici un mélodrame familial et religieux magnifié grâce au grand Antoine Duhamel. La bien nommée série Pax de Gaumont entendait, au sortir de la Grande Guerre, regrouper des œuvres à la fois populaires et raffinées. Dans un contexte d’essor théorique et pratique de la cinéphilie à la française, autour de Delluc, Moussinac, Epstein, Gance, Germaine Dulac et compagnie, L’Herbier adapte pour sa « marine » bretonne un « croquis » de Balzac classé en conte philosophique. Il conserve la structure au passé, nouveauté de cinéma d’alors, mais son retour en arrière narratif se débarrasse du récit dans le récit, corrige la triste fin réflexive et ose même le symbolisme. Du pêcheur au pécheur, il suffit d’un accent pour faire sens, pour orienter l’interprétation. Pareillement, Georges Lucas signes d’admirables images-teintages, preuve qu’une seule lettre en sus paraphe le vrai talent. Nanti d’un assistant, Philippe Hériat, qui joue les proxénètes de province devant l’objectif, L’Herbier tourne en famille, pour ainsi dire, avec sa femme, Marcelle Pradot, sa belle-mère, Claire Prélia, liens du sang miroités à l’écran, et l’amical Jaque Catelain, requis aussi au montage. Tandis que Charles Boyer débute, que Robert-Jules Garnier, fidèle de Feuillade, élabore les décors en compagnie de Claude Autant-Lara, le cinéaste par ailleurs dramaturge mit en scène sa pièce sur 14-18, L’Enfantement du mort, avec la troupe des parents du futur réalisateur. Malgré une censure courroucée, sinon émoustillée, par deux plans innocents à la saveur saphique, le film se verra tout de suite salué, en solo ou couplé à Villa Destin, une « humoresque », terme de mélomane, d’après Oscar Wilde, puis oublié en rejeton de l’avant-garde des années 20, avant sa réhabilitation critique durant la décennie 50, notamment par Henri Langlois, se souvenant de rires moqueurs et du « premier exemple d’écriture cinématographique » via de mémorables « idéogrammes ».



En 2009, la firme à la marguerite édite un élégant double DVD regroupant L’Homme du large et El Dorado, conçu sous la direction de Mireille Beaulieu, « chercheur et historienne du cinéma », avec des remerciements adressés à Marie-Ange L’Herbier, la fille de son père, les disques assortis de riches livrets, sans omettre un aimable chapelet de treize courts métrages divers, puisque dédiés, entre autres, aux expressions lexicales de la photographie, au nihilisme russe, à André Chénier, à une orpheline parmi les Apaches, à un équilibriste, un apprenti aviateur et un coq de burlesque, à un violon brisé ou un chien jaloux très sentimentaux. Cerises sur le gâteau rétro : une bande-annonce de La Passion de Jeanne d’Arc, Dieu que la belle Renée Falconetti nous bouleverse, deux supplémentaires à partir des croquignolets Comment j’ai tué mon enfant et Miss Édith Duchesse + un bref « carnet de tournage » du Salammbô de Pierre Marodon (1925) où les cinéastes, dans leurs blouses blanches de scientifiques, paraissent autant amusés que gênés par la présence de Léonce-Henri Burel, éminent directeur de la photographie, disons chez Duvivier, ici transformé en reporter à demeure. Dans le sillage de la découverte de L’Inhumaine, titre également célébré sur ce blog, que reste-t-il en 2016, presque 2017, de L’Homme du large ? Une démonstration d’esthétisme pour universitaires ? Un poème maritime et lacrymal par un admirateur de Debussy, de sa Mer à lui, plutôt que de Magritte, auteur d’un tableau homonyme ? Une vieillerie nécrophile à la seconde jeunesse soldée, histoire de satisfaire le snobisme d’un cinéphile de hasard, de bazar ? Oublions fissa les a priori frileux, les étiquettes ineptes, manies hexagonales, de surcroît le culte des morts à la Truffaut dans sa chambre verte martiale, car l’œuvre vit, respire, inspire, rassemble les parcours et les époques en split screen, appelle à l’instar de l’océan.    



Nous voilà face à un film fervent, qui croit au cinéma et au rachat. Rappelons au passage, au tangage, que L’Inhumaine, en partie, racontera quatre ans plus tard une variation de rédemption. Nolff, silencieux ermite minéral à la Lang dans sa grotte en bord de mer, alimenté par sa fille aux allures de spectre, fixe l’horizon sans plus rien voir, aveuglé par sa culpabilité, par l’échec abject de sa vie, par la mort lamentable de sa femme cardiaque. Le cri de celle-ci, prénom du fils ingrat répété en vain, sur un lit de mort et d’efforts, annonce celui, final, du père, une fois lue la lettre du pénitent revenu sur le droit chemin, dans son esquif à la Moïse, les regards masculins semblant se chercher par-delà les flots nocturnes. Djenna, fille modèle, novice exempte du moindre vice, ne rentre plus au couvent, son paternel défait délicatement son voile d’épouse christique, elle s’en retourne auprès de son soupirant en marinière. Auparavant, on vit un homme misanthrope se réfugier avec sa petite famille sur un bout de terre « sanctifié », cerné par la mer, on comprit vite que Michel, enfant choyé, gâté, trop tôt pardonné, tournera mal, le mystère de ses « mauvais instincts » aussi obscur que la grâce accordée aux élus jansénistes, parierait Pascal. Guenn-la-Taupe, cigarette au bec, béret sur le crâne, s’amuse à son rôle de Méphisto entre les menhirs, il dévoie et dévergonde le puceau préoccupé à Pâques par ses pulsions. Un bouge rouge comme l’Enfer, comme la chatte d’une scélérate, attire et retient le gredin, sa mère agonisant au même instant. Celle qui dansait à son bras en public pour le faire sourire s’épuise désormais, confie quelques sous, planqués sous une madone, à sa progéniture, en dernière volonté de gamine à marier. Au bar des cafards, Michel ne terrasse plus le dragon mais poignarde, ivre, un petit con de protecteur, file en prison, s’en extraie au moyen d’une liasse de billets remis à la victime, tas de fric caché entre les draps d’une armoire, geste générationnel. Il lui faut en outre la dot de sa sœur. Nolff, définitivement dessillé par la succession de malheurs, le combat au couteau, l’assomme, le fout dans un filet au fond d’une barque et le remet au jugement peut-être clément de Dieu.



Notre résumé imparfait, se fichant de l’exhaustivité, en dit beaucoup et tait l’essentiel. Marcel sait filmer, par conséquent L’Homme du large séduit aujourd’hui encore par sa beauté, sa simplicité, sa sérénité esthétique, la musicalité de la réalisation, des cadrages, des caches ciselés, du montage, parfaitement et remarquablement comprise, dédoublée, par un Duhamel dont les notes évoquent parfois le fantôme fatal de Pierrot le fou, son lyrisme érotique et tragique. L’Herbier ne méprise pas son argument bon enfant, il le travaille et le transcende par ses images avec une assurance et une intensité en rime à celles de Murnau nous faisant revoir L’Aurore de l’amour et du cinéma. Les deux métrages dialoguent, font dialoguer la nature, la part impure, la subjectivité, la cité, une sorte de métaphysique commune de la lumière et du mouvement, bien que L’Homme du large s’avère plus statique, tel un rocher altier défiant les brisants. Tout vibre d’un réalisme de chaque plan, tout concourt à un rythme particulier, singulier, à l’avènement d’une vision à la fois incarnée, spirituelle, novatrice, traditionnelle. Les types de feuilleton, de littérature grossière, voire régionaliste, se transforment en êtres humains, en supports évidents d’émotions, de sentiments, et nul n’oubliera, saisi en regard caméra, l’œil délicieusement, perversement concupiscent de Michel, fils indigne au filigrane dostoïevskien, pas plus que la croix optique surimposée sur l’eau, découpe de la pureté attribuée à l’immensité, « promise » du père au fils, ce dernier, hélas, vomissant le noble élément, brebis galeuse logiquement à la gueule d’ange, préfiguration de Delon, marin homo et prolo de Plein soleil, son crime-cadavre in fine de retour ironique au port. Rajoutons un ultime écho franco-français avec Une femme amoureuse de Grémillon, épopée d’intimité sise entre ciel et marée, aux visages féminins d’enluminures, à l’alliance létale et matricielle de la mer et de la mort.   



Des plans en duo interrogent, intriguent : une forme ovale de poisson ou seize étoiles sur les vagues, allez savoir. Dans le repaire des corsaires trop bourrés pour organiser une orgie, Lia, liane lascive, prend dans sa nasse de sirène obscène, de chanteuse calamiteuse, le jeunot désolant. L’Homme du large, drame d’éducation, de filiation, de pardon, collectionne les croix, certes dépassé par Hawks dans son systématique Scarface, et l’acmé se déroule durant une « nuit pleine de Dieu », cependant frémissante de déréliction. « Tu ne jugeras point ! » s’échine à entendre le coupable, voix suprême, morale, mentale, surgie des eaux croupies du remords. Mais le lecteur contemporain peut évaluer à sa juste et généreuse valeur la pérennité du film, sa puissance insolente, ses correspondances inattendues, comme ces secondes de libération d’une colombe enchaînées au dévoilement mentionné supra, association surréelle, sublime et tangente au risible, propre à ravir un John Woo, notoire réalisateur croyant, catholique. La documentation n’aborde pas cet aspect pourtant flagrant, elle ne s’aventure pas sur ce terrain personnel, intérieur, désormais répandu sur la place publique et médiatique. En quoi croyait Marcel L’Herbier ? Osons dire en lui-même, en ses actrices et acteurs, en ses paysages impressionnistes et symbolistes, en cet art baptisé « septième » après la première boucherie mondiale, manière maladroite de lui conférer une légitimité acquise par la praxis, par l’audace, capable de se loger dans n’importe quel « genre », de s’adresser à Margot et Caspar David, le romantisme se moquant des frontières, des chronologies, des courants et des adoubements. Ce soir, nous visionnerons El Dorado, supputé sommet de la filmographie, et l’Espagne vaut bien la Bretagne, en matière de moralité audiovisuelle. Dès à présent, au présent d’une année qui s’achève, n’attendons pas pour formuler notre admiration de L’Herbier, de ce cinéma-là, à fleur de peau, connecté au cœur des vivants, non pas à réparer, seulement à éviter de détruire, aux situations purement filmiques d’un art artisanal, impur et mature, régressif et agressif, futile et utile.          


Commentaires

  1. Raymond Gérard Payelle, dit Philippe Hériat, arrière-petit-fils de Zulma Carraud, amie de Balzac et républicaine...
    Après El Verdugo sur un fils qui tue son père, Balzac s'est inspiré d'une anecdote de l'époque pour écrire ce drame du père qui tue son fils : Un drame au bord de la mer.
    C'est le tout début également de la mode des bains de mer...ironie et
    tragédie toutes balzaciennes d' histoires vraies et de fictions entremêlées..

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