Fachos falots

 Exils # 96 (24/03/2025)


Parmi ses « mémoires » au titre auto-réflexif (Tambour battant), Schlöndorff revient vite sur La Servante écarlate (1990), en résumé sur un roman « très souvent naïf », son adaptation par le lapidaire Pinter, cf. sa synthèse impressionniste de la Recherche proustienne, autre marotte de l’ancien assistant de Malle & Melville, lire à ce sujet les pages dédiées au dispensable Un amour de Swann (1984) et au hold-up de Delon, sa validation par une distante Atwood, un casting discutable, déboires avec Duvall & Dunaway, seule la discrète McGovern, déjà violée par De Niro chez Leone (Il était une fois en Amérique, 1984), mérite une épithète amène, auquel il fallait préférer Madonna & Sting, Scacchi aussi. Ceci ne suffit, l’échec économique de l’entreprise indépendante, plus méconnue que l’homonyme série à succès, que devait produire en sourdine une certaine Sigourney Weaver, démissionnaire puisqu’occupée par le rôle tant attendu de mère, ironie de la vie, tient itou à un bad timing des deux côtés de l’Atlantique, l’item sorti trop tôt, avant l’arrivée du juvénile Bush, ou trop tard, de la chute d’un fameux mur en retard. Derrière le récit génétique se dissimule ainsi une manière assez malhonnête de se défausser sur autrui, de ne pas sembler comprendre ou accepter qu’un pareil produit, monté en toute liberté malgré des difficultés, n’appartient qu’à celui qui le signe et s’en souvient, c’est-à-dire en l’occurrence au successeur de Karel Reisz. Certes, le script illustratif – et tripatouillé gémit le dramaturge paraît-il épuisé, par le résultat dépité – souligne les limites d’un « portrait de femme estimable pour dystopie optimiste », je me permets de m’auto-citer (Un livre, une ligne), lequel esquive l’écueil de la misandrie mais ne se prémunit contre le parti pris, via une héroïne tout sauf fautive, a contrario des antihéros de 1984 et Fahrenheit 451, complices (in)conscients puis repentis punis du fascisme futuriste.

Ex-bibliothécaire prisonnière des jambes de la jardinière, à présent accouplée au Commandant sans son consentement, le corps de « Kate » (ne) collabore, terme connoté que l’anglais désigne d’une métaphore idiomatique ici littérale, sleeping with the enemy, toutefois la fugitive orpheline de sa fifille finira par égorger le bourreau policé, esseulé, lecteur de la Bible et stérile. L’actrice un peu topless et plutôt secouée par des propos sexistes, pourvue d’une génitrice elle-même revendicatrice, à savoir Vanessa Redgrave, équivalent British de la militante Delphine Seyrig, put apprécier cet assassinat répété à quatre reprises, la faute à des effets spéciaux défaillants, à défaut d’une voix off voulue et inadvenue. Certes, la candeur de Richardson, au service de Gothic (Russell, 1986) et en situation dans Étrange séduction (Schrader, 1990), contredit ce caractère et character doux-amer, sorte de consœur résistante de Constance Chatterley, le chauffeur doté d’un cœur, transparent Quinn Aidan, substitué à l’émancipateur garde-forestier, la lutte des sexes à la place de celle des classes. Cela ne saurait cependant dispenser de faire du spécialiste de l’insipide et non nécessaire adaptation littéraire, récompensé pour Le Tambour (1979), le principal responsable de l’évident naufrage, téléfilm de luxe aseptisé, soigné, merci aux costumes de Colleen Atwood (Edward aux mains d’argent, Burton, 1990), à la direction de la photographie d’Igor Luther (Danton, Wajda, 1983), musiqué par un Sakamoto point inspiré ou au bout du rouleau. Ni « feminist bullshit », dédain de Duvall, d’ailleurs auteur du puissant Le Prédicateur (1997), au côté d’une Farrah Fawcett méconnaissable et remarquable, ni opus politique ou visionnaire, La Servante écarlate s’apparente à un pensum exempt de pertinence et d’importance, de passion et de pénétration, nonobstant des scènes guère obscènes de copulation.

Le féminisme mesuré d’Atwood, capable d’auto-critique, je (re)pense à la clique artistique de Cat’s Eye, se voit (mal)traité avec une délicatesse kolossale dès l’orée de médiocre mélodrame, pasteurisé tout du long, mention spéciale à la décorative pendaison, lynchage d’un pseudo-prédateur et véritable adversaire du régime en prime, réduit à une trame de thriller mollasson au cadre bien américain, à propos d’une théocratie patriarcale et martiale aux kapos appelées tantes, la rigide Lydia, qu’incarne Victoria Tennant (Inseminoid, Warren, 1981 ou Pacte avec un tueur, Flynn, 1987), customisée en modèle BDSM de toilettes suspectes. Jamais immersif et combatif, toujours passif et poussif, y compris au lupanar de CSP+, où (ré)écouter les Fine Young Cannibals, « retour vers le passé » en effet, la transposition démunie d’émotions s’avère en définitive propice à être instrumentalisée par l’anti-trumpisme de la bien-pensante Arte, en dépit du danger de la remise en cause là-bas, au moins dans certains États, de quelques droits, notamment et symboliquement celui à l’avortement. Pendant ce temps, par exemple en Afghanistan, de vraies femmes, plus de papier ni de ciné, se font déshumaniser par des hommes ignobles et des fondamentalistes féminines, sans que ceci ne suscite l’indignation sélective et sexuée. Comme le conformisme et le communautarisme, vecteurs de totalitarisme et de racisme, la misogynie se porte bien, essaime loin, se fiche des films et des bouquins, d’un épilogue express au messianisme subjectif.

Le Sade irrécupérable de La Philosophe dans le boudoir invitait à coudre les lèvres du sexe, par conséquent à dissoudre la reproduction de l’espèce, élan vers le néant de l’athée embastillé. Les ventres interchangeables de La Servante écarlate enfantent au contraire contre l’infécondité de la pollution nucléaire, soumis à un puritanisme hypocrite et pragmatique peu porté sur l’éthique, tel l’obstétricien malin et malsain, à la bonté très intéressée. Que les spectateurs et les spectatrices délaissent donc l’effort en forme de chloroforme, « tellement impersonnel », on confirme, se consolent en compagnie des Femmes de Stepford (Forbes, 1975), fable fréquentable d’une autre époque et bel antidote à cette camelote.

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