La Loi et le Désordre

 Exils # 238 (07/10/2026)

 

Quel meilleur moment pour découvrir Law and Order (1969)… Tandis que des manifestations se déroulent en France, certains dénoncent la « répression policière », la violence juvénile, la destruction de biens publics, opposition de générations, clivage des images, on retourne en arrière, on se délocalise à Kansas City, on essaie d’y voir clair, de ne pas se contenter des a priori. Chronique du quotidien de policiers casqués, lunettés, motorisés, ce documentaire destiné à la TV dite éducative de la Fondation Ford et primé d’un Emmy mérite plusieurs lignes. Ce qui surprend, en premier ? L’audace de Wiseman, toujours là au bon endroit, souvent lorsque ça ne va pas, dont la caméra à hauteur d’homme (et de femme) ne paraît déranger personne, a fortiori ceux qu’elle filme et devant elle s’expriment. À notre époque de « droit à l’image », de floutage et de formatage, surveillez votre langage précise d’ailleurs un supérieur, ceci semble désormais impossible. Quant aux quelques « nègre » entendus pendant l’arrestation d’un « mineur » trahi par les « siens », à savoir des Noirs, ils disparaîtraient de la bande-son, s’attireraient le courroux de spécialisées associations. Rétif au narcissisme, au commentaire, au sous-titrage, au verbiage, le cinéaste s’efface, sa présence pourtant se manifeste à chaque instant dramatique ou drôle, à chaque plan à l’épaule, tel un témoin jamais manichéen, un observateur sans peur, un regard doué de raison, pas de « polarisation », de sensibilité, pas de sentimentalité. À la fois scénariste, réalisateur, monteur, preneur de son et producteur, il filme des hommes en uniforme et des « civils », des visages et des ramages, de la mauvaise foi et une sincérité « inexpliquée » (pourquoi ce métier, partir à L.A.).

S’il ne dissimule une seconde l’évidence des différences, « raciales » et sociales, héritage d’outrage, esclavagisme « systémique », il ne pratique ce type de racisme économique associant violence et pauvreté, délinquance et « quartier », syllogisme réversible du marxisme et du nationalisme, comme si le déterminisme de l’espace, de la couleur de peau, du niveau de revenu, supprimait le libre-arbitre, l’éducation et la morale. Dans cette mosaïque épisodique, impressionniste et immersive, sculptée à partir de la masse du tournage, le bien nommé Wiseman esquisse avec sagesse le motif in-fini, pas d’introduction ni de conclusion, d’une humanité entre détresse et tendresse (petiote perdue), saisie in media res. À moitié motivé par l’idée de se payer du « pig » dans le sillage des tabassages de la Convention démocrate de 68 (caméo de Nixon), le documentariste « progressiste » (liberal dit-il) renonce vite au « stéréotype », demeure lucide sur la portée de l’opus à contre-courant. À défaut d’être améliorée parce que filmée, car le changement prend davantage de temps, d’ouverture d’esprit, de démocratie, la réalité subjective, pas idéologique, irrigue les intrigues, sa complexité capturée encore d’actualité, capable d’éclairer les tourments du présent. On peut continuer longtemps à se diviser vaillamment, pour le plus grand plaisir des anti- et des pro-, des candidats électoraux, des maîtres des marionnettes. On peut aussi décider d’écouter, de cadrer, découper des situations, des émotions, en restant fidèle au ressenti derrière l’objectif et intègre envers les « vrais gens » (real people disait Cassavetes) devant. Ni Bande de flics (1977) ni Colors (1988), Law and Order décrit une certaine Amérique nordiste, ne l’instrumentalise, ne la juge et ne la généralise, laisse à d’autres, aux myopes, le portrait à charge ou décharge de la propagande bien-pensante, dresse en résumé un modèle modeste de cinéma honnête, plutôt que « vérité » ou « direct ».                     

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