L’Homme qui n’en savait pas assez

 Exils # 207 (15/06/2026)

Une vingtaine d’années avant La Maison du docteur Edwardes, Les Mystères d’une âme (1926) relève de l’enquête existentielle autant que promotionnelle. Le sous-titre « film psychanalytique » indique assez de quelle méthodologie il s’agit, tandis que le métrage se livre en définitive à une lecture réflexive de ses propres images. Si le psy de service et complice ne reçoit qu’autour de midi, l’item muet exhumé dure moins d’une heure et demie, le temps de donner à comprendre au spectateur de quoi il retourne, de quoi ce fameux et fumeux « refoulé » se fait, à savoir un cas sympa puisque sans crime de jalousie maladive, associé illico à une « phobie des couteaux », ustensile of course phallique ou homo molto. Tout ceci, souvent risible, mention spéciale à la séquence onirique et optique, qui déploie les farces et attrapes d’un symbolisme patraque, aussi scolaire que celle de Dalí aux sports d’hiver, évoque une sorte d’Hitchcock première période, bien que le clocher rêvé anticipe bien sûr celui d’un certain Sueurs froides, autre conte autrement implacable du comment (re)tuer sa femme. Cependant le travail sur le son du remarquable et remarqué Chantage n’intéresse pas Pabst, qui lui préfère le portrait précis, rempli d’une discrète empathie, d’un couple en déroute, en proie au (à l’ombre d’un) doute. Porté par les larges épaules de l’excellent Werner Krauss, antisémite assumé ensuite au générique du Juif Süss, Les Mystères d’une âme s’avère un mélodrame muni de charme, au diagnostic ironique, la « névrose » explicite évite le « féminicide » à domicile, à l’épilogue alpestre guère grotesque, caméra portée avide en prime. Le chercheur de Krauss porte sa croix, n’être pas papa, cherche à saisir la cause de la « contrainte » quasiment incontrôlable, évidemment inavouable, à un professionnel toutefois formulable, de couper le coup de son épouse qui l’aime et qu’il aime, quel cruel dilemme.

Le film décline à foison le motif de la lame, du rasoir à la dague, en passant par le coupe-papier, inclut une clé très connotée, comporte un cousin lointain, rival colonial candide et en exil à l’hôtel à l’écart de son esseulée parente et donc près des convenances. Le traitement dure un certain temps, cf. la portée de canidés, le cinéaste n’en signifie jamais le tarif, pourtant condition sine qua non de la cure vocale de divan décryptant. Alors que le bazar de « cauchemar » en fait des tonnes, à aucun moment ne fonctionne, les images mentales sur fond immaculé persistent à séduire un siècle entier après, grâce à leur acuité, leur abstraite plutôt qu’« inquiétante » ou inquiète étrangeté. Le scientifique se souvient de tout et de rien, alchimie intime de chimiste à déprime, du meurtre d’hier et d’à côté, d’une poupée sur l’eau et d’une poupée de minots, surtout d’une chambre d’enfant vide et stérile, à l’instar du ventre de sa dame, voire de son pénible pénis, que l’ombre du deuxième homme vient soudain recouvrir, présage possessif du pire. Au-delà du caractère sans mystère de tract publicitaire pour la fumisterie freudienne, le gourou d’ailleurs ne l’adouba, tant pis pour Pabst, Les Mystères d’une âme décrit un homme aimable soutenu par deux femmes fréquentables, matez cette caresse pleine de pudique tendresse de pietà au matelas, n’omettons la maman écoutant, réconfortant le grand enfant. Moins fou que Loulou, moins politique que M le maudit, le projet personnel du co-scénariste et co-producteur Hans Neumann ne manque d’âme, tempête sous un crâne et sur la terrasse de la maison bourgeoise, dispose d’une direction artistique et photographique impeccable, y compris un parc riquiqui piqué au Cabinet du docteur Caligari. « Acte manqué », « de faits réels inspiré » ? Surprise expressive.                             

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