La Plume et la Puce
Exils # 201 (27/05/2026)
Treize années après La Part des ténèbres, revoici Timothy à nouveau dans la peau d’un écrivain point serein. Prologue en vol corporel à la Cronenberg[1] : un passager pianote sur son PC par la pensée, appendice organique relié au clavier – rêve éveillé, texte tapé. La Boîte de Kovak (Monzón, 2006) assimile écriture et virus, Burroughs ne s’oppose, contamination, sinon compulsion, de la fiction, réalité relookée sans l’aide du LSD. Fi du Festin nu, le héros hétéro ne dessoude sa dame, désire l’épouser avant le drame. L’élue en effet se défenestre, tandis que le futur ex-mari mate un DVD patraque, singe cinglé en train de se supprimer, écho illico à l’outrage du gazage du Mystère Andromède. L’une des voisines d’avion, finale destination, se suicide idem comme Christine Pascal, coup de fil fatal, au son d’un standard increvable, Billie mélancolie, gare à Gainsbarre. D’une cabine de douche en plongée, cadrage De Palma, on passe à un plan-séquence molto Argento, traversant la chambre d’hôtel, glissant face à la façade, accompagné d’une coupe en contre-plongée, sous un store en tissu lui-même traversé par la naïade dénudée. Derrière la sinistre série d’« autoéliminations » calquées sur celles du même nom du bouquin de l’écrivain, rédigé durant sa vingtième année, indépassé sommet, baptisé… Gloomy Sunday, acmé atteint au creux malsain des « caves de l’enfer », souterrain cimetière de naufrage de masse, se dissimule un mauvais démiurge âgé, Kovak à la place du Kojak/Savalas de Lisa et le Diable, autre maître des marionnettes existentiel plus cruel que celui de Hou Hsiao-hsien, disgracié scientifique de guerre psychologique, hongrois patronyme en clin d’œil au compositeur d’origine. Dans L’Antre de la folie, l’assureur aliéné se retrouvait piégé d’un univers infernal et familier, d’un sorcier de papier. Dans La Boîte de Kovak, la vie imite l’art, morale d’Oscar Wilde, le conteur doit raconter ce qu’il vit, ce qui s’écrit pour elle et lui, scribe légendaire et salutaire du manipulateur que condamne un cancer.
Co-écrit par le scénariste d’Álex de la Iglesia, l’item possède un dédale animal symbolique de générique, une coda optimiste et ironique, réflexe final de diktat et de dictée, d’écriture quasiment automatique, une trouvaille de taille. Soumis au stimulus musical, les automates réagissent mal, portent sur la nuque un implant inquiétant, annonçant l’obsession du sieur Elon. Pour éviter les révoltés, le reflet miroité du chapelier chtarbé pratique l’électronique, le disque dépressif, sociologie de dystopie de nos saisons, nos oraisons, de notre consommation et programmation, du storytelling géopolitique et médiatique. Le but ultime de la mise en récit, en Russie soviétique ou Europe antidémocratique ? Cadenasser le contrôle, sens burroughsien de coercition, liquider les marioles, faire taire les dissidents, les mal-pensants/écrivants. Sous ses airs de thriller sudiste et solaire, paradis maudit et en toc de Majorque, sous le glamour du couple en route et déroute, se dévoile en filigrane une réflexion en action sur la création et la destruction, une fable sociale cordiale et bancale, bien moins incisive et lucide que le cauchemar féministe et technophobe des Femmes de Stepford (Forbes, 1975). Assisté de manière littérale et létale, délesté de la philosophie virile du stoïcisme, de la perspective sensuelle camusienne, troqué contre un accident Duncan, le suicide ne représente plus ici une respectable sortie, tour d’écrou en mode Henry James d’un monde néfaste de fantômes et de fantasmes, de « déjà morte » et de commerciale camelote, dans lequel reconnaître le nôtre.
[1] Le méchant chauve et tueur tatoué du pays de Poutine anticipe en sourdine ceux des Promesses de l’ombre

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