Limbes malingres

 Exils # 198 (12/05/2026)

Celles et ceux qui estiment misogyne un certain cinéma sud-coréen devraient visionner Limbo du protégé de To : une femme s’y fait frapper durant deux heures très étirées en longueur. Ceci ne suffit, il faut la faire violer, levrette ventre à terre parmi des poubelles et les cadavres de compagnes à la pelle, l’agresseur assassin crache au creux de sa main, lubrifiant substitué au célèbre beurre de Brando & Bertolucci, le tandem anathème du Dernier Tango à Paris (1972), désormais interdit. En 1926, cf. Le Fils du cheik, un fondu au noir servait d’étouffoir, circulez, rien à voir, tout imaginer, intime nausée. En 2021, on ne pratique plus cette pudeur-là, et la suprématie de moiaussi, on ne connaît pas, en tout cas à HK. Ce Cheang ainsi ressemble à une variante (rendue à la vie civile) de l’éprouvant Outrages (1989). Les femmes (se cament) souffrent ou enfantent, je pense à l’épouse du flic légaliste, si propre sur lui, les femmes souffriront pendant l’enfantement, précise la Bible. La parabole involontairement drôle (l’ogre increvable fait s’entre-choquer les crânes des condés, Zidane adore), à la finesse éléphantesque, se déguise donc en thriller d’auteur, se soucie du salut des âmes, davantage que du décès des dames. Le conte de pardon et de rédemption se conclut selon une interminable baston, chorégraphie sous la pluie, je préfère l’homologue de The Grandmaster (2013). Construit en boucle bouclée, en passé dépassé, il affiche un final d’hôpital, mots post-mortem du policier (catho) doublement endeuillé, affolé d’atrocités, flingué « à l’insu de son plein gré ». Rétifs à la profondeur, à la sidération de la douleur (« l’horreur est soporifique » affirme l’Alain des Propos sur le bonheur), les fumistes peaufinent la forme et la maniaquerie (numérique) de la direction de la photographie rappelle Jennifer 8 (1992), autre item graphique, anecdotique, de mains coupées, sévices en série.

Hélas, nous (re)voici plus proche du fétichisme de Sin City (2005) que de l’envoûtement post-expressionniste du noir et blanc d’antan, « film noir » d’autrefois. Le lyrisme de l’entreprise se résume à un risible ersatz de Lisa Gerrard (Kawai déraille). Avec ses silhouettes suspectes, aussi épaisses que le proverbial « sandwich SNCF », sa morale discutable, sinon à deux balles, se faire agresser pour se purifier, expier, la senestre conserver, sa bonne conscience sociale (victimes de « féminicides », marginales secourables, parias sympas), son racisme en sourdine (SDF sans-papiers, sans pitié, japonais, croque-mitaine de Nankin), l’œuvre s’avère vite un ratage antipathique, douze ans après l’excellent Accident (2009), sur lequel je ne reviens point. Du pensum insipide et multiprimé, anémique et arty, aux poursuites en voiture et à pied qui tournent à vide, à la psychologie de Prisunic (acrotomophilie + complexe d’Œdipe), dont l’Enfer intermédiaire transformerait presque le Besson de Subway (1985) en inspiré Orphée, dont le masochisme de l’actrice réclame le ricanement, de surcroît comparé à l’intensité insensée de Marilyn Burns au létal Texas (Massacre à la tronçonneuse, 1974), on ne retiendra en définitive que deux plans, deux instants. La rasée alitée cesse de respirer, la machine qui permet de vivre se tait ; le couple de (dé)route se retrouve, calme marche d’épilogue et duo de fantômes, dos tournés, doigts noués. Cette démonstration, une fois encore, du fameux less is more, ne relève le niveau de l’ensemble transparent, que quelques âmes sensibles critiques, confondant l’apparence et la substance, saluèrent en sommet de « noirceur », en secousse maousse de beauté brutale. Ces gens-là (remember Brel), on les renverra gentiment (ou pas tant) vers les mannequins malsains de Maniac (1980) et le cinéma radical du local Ringo Lam.  

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