La Danseuse et le Prince
Exils # 197 (11/05/20026)
« I hope the desert is as romantic as it has been pictured » écrit la cousine Clara, l’Arlésienne du Sahara. En 2026, un tel exotisme, un tel sentimentalisme ne paraissent plus de mise, passent pour du racisme, du sexisme. Les blackfaces ne suffisent, voici venir un viol et revenir un enlèvement. Dans Le Fils du cheik (1926), Rudolph se dédouble, violente et ravit (signifié au carré) deux dames, Bánky choisie par lui, Ayres qui rempile pour lui faire plaisir. Valentino un beau salaud ? En somme un bel homme, acteur de valeur valant davantage que son mythe médiatique, sa péritonite imprévisible. Le succès suivant souvent le (juvénile) décès, cet item ultime, impossible à produire et presque à distribuer aujourd’hui, représente une réussite (économique et critique) et une surprise, irréductible à une romance désertique. Le film bénéficie des talents évidents du directeur de la photographie (Barnes éclaire par la suite le diptyque Rebecca/Spellbound), du production designer Menzies (titre inventé par un certain Selznick du côté d’Atlanta), du réalisateur Fitzmaurice (autographe au générique), remarquez le fondu enchaîné sur les visages des principaux personnages, l’élégant mouvement à la grue reculant au creux du « Café Maure », les yeux de Yasmin en combative victime. Écrit par une femme, à savoir Frances Marion, scénariste de plusieurs Pickford, d’après les romans dans l’air du temps d’une Britannique en martial et marital esseulement, le métrage de soixante-huit minutes remplies de tumulte affiche une étonnante fraîcheur, une désarmante candeur, une claire obscurité propice à déplaire à la moralisatrice modernité. Cent ans en arrière, aucun à ma connaissance ne le condamna, tandis que la rédactrice d’une notice du site de la Cinémathèque française ne dit mot de l’assaut.
Si la scène SM annonce Lawrence d’Arabie (homoérotisme implicite, viol métaphorique), Le Fils du cheik renvoie aussi vers les dangers et les délices des affirmés artifices des aventures d’Angélique, avec ou sans sultan. Avant la proie de chats enragés, la fifille du Français, promise par son paternel rebelle au comparse cruel (complot Iago), subit ainsi l’outrage d’une autre rage, emplie de dépit, en rime au crime amoureux et odieux du Noodles de Leone (Il était une fois en Amérique). Joli lit mauresque ou habitacle de bagnole, rien d’érotique ni de drôle, rien que le revers à vomir d’un idéalisme dessillé, la sainte devenue soudain putain, danseuse adorée rapido dégrisée, quitte ensuite à le regretter, en éprouver la culpabilité, demander le pardon, se rédimer via l’évasion, la baston (père et fils s’unissent). Yasmin, magnanime, accorde un kiss in extremis, mais le cinéphile n’oublie aussi vite ce que dissimule et souligne le fondu au noir pudique. Doté d’intertitres drolatiques, d’un humour ironique (vraie-fausse misogynie de l’électrique Ramadan, patronyme à contretemps), ce je t’aime moi non plus d’Algérie s’avère une version ambivalente du Vent, dû idem à Frances adaptant à nouveau une « autrice ». Démuni d’« islamophobie », tout sauf des « violences faites aux femmes » l’apologie, l’exercice de style ne relève du réalisme des viols collectifs de Kubrick (Orange mécanique) & Peckinpah (Les Chiens de paille) ou Winner (Un justicier dans la ville). Il parvient à dépasser le charmant divertissement car capable de montrer, au lieu de démontrer, dénoncer, manichéisme de magistrat(e) au petit pied, confortable et à peu de frais, les conséquences (l’inconséquence) d’une passion de papier, la fissure foudroyée d’un fantasme (de viol, motif que féminise la psychanalyse) filmé, constat contradictoire du « love such as mine can do no harm » ponctué de ruines symboliques, de la (vaine) vengeance d’un désarmé anonyme, de la tendresse sénile.

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