These Boots Are Made for Killin’
Exils # 225 (10/09/2026)
Seule dans la nuit (1967) + Les Chiens de paille (1971) = Terreur aveugle (idem) ? Parlons de soustraction : plus de huis clos, d’héro, complicité de l’obscurité, chasse de guignol avec double viol, hécatombe par un spécialiste des nombres. Melville admiratif montra le premier à l’équipe du Cercle rouge (1970) ; Kael s’inquiéta du « fascisme » du deuxième. Méconnu, mésestimé, dépourvu de psychologie, rempli d’empathie, d’humour noir muni, l’exercice de style mérite sa mise en ligne. Si la cavalière hitchcockienne[1] (Pas de printemps pour Marnie, 1964) voyait rouge, l’écuyère à la campagne ne voit rien, surtout le mal qui la (con)cerne. Le titre d’origine fait référence à la fameuse maxime des « singes de la sagesse ». Item anglais[2] tourné in situ, en compagnie d’acteurs et techniciens du cru, See No Evil possède donc une conscience des classes sociales, de la propriété privée, des propriétaires à priver – de leur vie, mais fi du final de La Cérémonie (1995), marxisme expéditif contre-productif. Ici les cadavres s’accumulent et s’aperçoivent, comme le commencement multipliant les indices esthétiques et capitalistes, ludiques et médiatiques, de la mise en scène et en vente de la violence. En coda, des badauds matent à travers un portail inexpugnable l’invisible massacre de « Manor Farm », hypothèse de manchette. Cette mise en abyme satirique des spectateurs voyeurs rappelle la célèbre association shakespearienne du monde et de la scène, boucle la boucle et la renverse, on sort du cinéma, on n’entre pas. Le film ne sacrifie à la sociologie, ni ne se soumet à l’idéologie du déterminisme, du moralisme. L’assassin quasiment anonyme et mutique, à la gueule d’ange diabolique, employé entouré de poitrines et de postérieurs étêtés, amateur de magazine dénudé, adepte du verre brisé, probablement impuissant, s’en prend à la petite famille aisée, dotée d’un jardinier, car l’oncle conducteur vient de vandaliser ses bottes étoilées[3].
Sans « chapeau melon » à l’horizon, Clemens (d)écrit les conséquences immenses du motif infime, utilise des fausses pistes, chaussettes ou gourmettes, esquisse et esquive un rural racisme, feu Gatlif s’en félicite. La musique lyrique de Bernstein[4] renforce le romantisme britannique et climatique de la course du couple en forêt[5], sillage de La Renarde (1950) et La Fille de Ryan (1970), alors que le masochisme de l’angélique et combative actrice, mentions spéciales à l’hystérie lacrymale chez la maternelle et giflante Gitane, à l’appel d’épave du désert de la glaisière, à l’ultime outrage de la domestique noyade, anticipe celui similaire de Mimsy Farmer (La Traque, 1975). La rencontre nocturne, au propre et au figuré, de l’affreuse cécité (« bloody awful »), de la maladroite cruauté (« bloody nasty »), au creux de décors naturels[6] à ravir Bergman & Winner, moquette écarlate, arches blanches, se fiche du symbolique, se soucie de suspense pragmatique, quand la survivante va-t-elle enfin se blesser au pied, se demande avec effroi et impatience le cinéphile sadique, se situe au ras du sol, souvent et littéralement, épouse le point de vue vacillant, déséquilibré, de la jeune femme en danger. Dans La Maison du diable (1963), la caméra constituait une présence inquiétante ; dans Terreur aveugle, elle participe d’un impressionnisme impulsif. On sait dès l’orée que l’immaculée Mia s’en sortira, à l’instar de la virginale Jamie Lee de Halloween (1978), tandis que la délurée Sandy ne la rejoindra, n’écoute pas le tube féministe de Nancy Sinatra, autre histoire de bottes à porter, de rancune à (ra)conter. Éclairé de manière exemplaire par Gerry Fisher, vitrines, automne, visages, hard home, retrouvailles et funérailles, le captivant « divertissement » donne à voir la persistance des sentiments, victorieuse des aveuglements.
[1] Appréciez aussi le clin d’œil à Soupçons (1941) via un verre de lait d’alitée
[2] Et co-production US : Ransohoff & Linder en sus s’occupèrent de L’Étrangleur de la place Rillington (1971)
[3] Eastwood et son double portent les mêmes baskets dans La Corde raide (1984)
[4] Préférée à celle d’André Previn, pourtant de Farrow l’époux contemporain
[5] Élément important de Capitaine Kronos (1974) et des Yeux de la forêt (1981) que Clemens écrira ensuite
[6] Dus au décorateur et directeur artistique John Hoesli, collaborateur de Huston, Kubrick, Boorman ou Hooper

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