Quand j’étais chanteuse

 Exils # 226 (11/09/2026)

De l’aspirine au champagne, en passant par le mousseux, du pâté à la perfusion, en passant par la piscine, Souvenir (Defurne, 2016), qui pouvait s’appeler Soutenir, dessine ainsi un double retour, celui du succès, celui de l’amour. Cela n’empêchera les élus, au sommet parvenus, de se traiter en aparté, en parité, de « pute pocharde » et « débile en short ». Quant au premier repas, dose de roses, homard hagard, l’installation de toilettes l’enverra aux oubliettes. Si Liliane se produit en EHPAD, « cinq cents euros de l’heure » pour rajeunir de vieux cœurs, ne rivalise avec des résultats sportifs, solitude scénique après la domestique, Laura séduit les jurés, les jurys, revient donc vers l’Eurovision, avant de s’égarer, de s’effondrer. À l’hôpital point fatal, Jean arrivé, Jean rassuré, le principe de réalité – question confirmation, promesse de ne jamais l’oublier – ne parvient à s’imposer, décomposer l’improbable romance, l’imprévue seconde chance, puisqu’ils se rejoignent au bout du couloir, de la perspective, étreinte pudique, l’ascenseur se referme et le film se finit. Auparavant, pas bien longtemps, moins d’une heure vingt, Isabelle Huppert, alors sexagénaire, capable de tout faire, ne rien faire, ne pas se laisser faire, sinon décider de monter sur un scooter, épouser l’élan d’un amant désarmant, âgé d’environ vingt ans, « joli garçon gentil », à moustache immature, au cœur de boxeur/énamouré manager trop pur, chante et rechante, s’enchante et déchante, tapote un piano, déclame des mots, en rime aux parties parlées, aux parties chantées, du célèbre Message personnel de Françoise Hardy & Michel Berger, repris en mélomane compagnie chez Ozon en chansons (8 femmes, 2002).

Fi du whisky, virée TV, le grand fils à maman lui redonne l’envie Johnny, ranime son narcissisme, exerce sa sexualité, intégrale au lit, écourtée sur canapé, la daronne – pas celle de Salomé – téléphone, découvre vite la liaison sécrète, torride, humide, baignoire à la Noé (Love, 2015) joyeuse, « sérieuse », partagée, esseulée. Le fiston en survêt, à l’écart en costard, réalise peut-être le fantasme du père, admirateur de jadis, surpris sans malice. Les solides Johan Leysen (Jeune et jolie, 2013) & Jan Hammenecker (La Passion de Dodin Bouffant, 2023) font la paire, la « toujours belle » Isabelle et le « naïf » Kévin Azaïs (Le Sens de la fête, 2017) donnent à voir et entendre un duo délicat, fait de forces et de failles, de foi et désarroi. Agrafer une robe et devenir un homme, écrire et incarner des paroles, chorégraphie statique et mobile, lent mouvement serein des bras et des mains, devant des publics divers, associatif ou militaire – à chacun et chacune sa gestuelle, sa ritournelle, loin de Tellier, revoici Pink Martini, pas si passéiste, sincère et « sympathique ». Revenir sur scène, renoncer au ring, dépasser la déprime, sortir des cadres au cordeau de l’usine, du domicile, sur la route, pas casquée, en transparence, aspirer l’air, se réinventer en désirable, indispensable et impensable grand-mère – le film infime, inoffensif, rétif au cynisme, muni de modestie, millimétré, déterminé, à la fois réaliste et féérique, navigue entre les rives, le couple et les couplets, les refrains faisant du bien, en tout cas à l’auditoire qui « dit oui » pardi. Alors adieu aux récits de réussite collective, voire collectiviste, sur le modèle tragi-comique de The Full Monty (1997), voilà un individuel et duel regain de gloire en retard, sur le tard, une renaissance des sens, contre l’obsolescence et l’absence, à soi-même et au monde. La victoire dérisoire de la sélection à la con, manigances en catimini de l’ex-mari, juge et partie, s’efface face à la récompense, la survivance, de la confiance, du silence, le courage d’une marche arrière, d’un sourire la douce lumière. Bravo Bavo ? Viva Isa.                        

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