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 Exils # 190 (23/04/2026)

Aventures fantastiques (1958) mérite son titre, alternatifs aussi, The Fabulous World of Jules Verne et L’Invention diabolique, traduction explicite du pragmatique intitulé d’origine, auquel le fidèle Invention for Destruction rend justice en rime. Il s’agit en résumé, en bon français, d’une sorte de best of de l’univers vernesque, basé sur un roman méconnu, oublié, cause de procès, le pacifiste Face au drapeau, lui-même synthèse de plusieurs et plus célèbres prédécesseurs, aux personnages au passage cités dès le prologue en voix off. Avant de s’aventurer vers une île forcément mystérieuse, volcan en toc, tant pis pour Empédocle, ce classique à succès, un peu partout récompensé, adoubé de Bazin & Resnais, apprécié par Pauline (Kael), débute dans un asile, comme Le Cabinet du docteur Caligari (Wiene, 1920), se souvient bien sûr de Méliès, autre adaptateur classé « libre », adresse des clins d’œil à la pieuvre de Vingt Mille Lieues sous les mers (Paton, 1916), aux canons du Cuirassé Potemkine (Eisenstein, 1925), aux machines de Metropolis (Lang, 1927). Mis en musique par le complice et spécialiste Liška, itou collaborateur et explorateur du compatriote et confrère Švankmajer, accompagnateur de la nouvelle vague locale, Aventures fantastiques combine moult techniques d’animation avec des maquettes, matte paintings, images (de volatiles) d’archives, truquées perspectives et de vrais acteurs vivants, mon enfant, de quoi vite envoyer l’héritier moins doué Gilliam à Bedlam. S’il s’inspire certes du style hachuré caractéristique des illustrations des éditions Hetzel, Zeman ne décalque les travaux gravés de Doré, Neuville ou Riou, qu’il connaissait, respectait, estimait dignes d’avoir donné à voir « l’esprit d’aventure fantastique et romantique » du maître d’Amiens. Il parvient à créer un périple qui n’appartient qu’à lui, un espace-temps plein d’enchantement, un conte moral muni d’une adulte mélancolie.

L’ingénieur nostalgique se remémore une époque croyant encore au « Progrès », majuscule idéologique, encore capable de s’en émerveiller, tandis que la fable se termine sur un sacrifice au sens propre et figuré explosif, l’assassinat sans merci et le suicide stoïque d’un scientifique altruiste dessillé, enfin comprenant que l’application concrète de ses recherches abstraites enfante un affreux néant. Sous la magie mimétique et méta de la mécanique, projection d’information et de mise en abyme en prime, transparaît ainsi sa part maudite, celle d’une technologie mortifère – et le cinéma, jamais assez on ne le répétera, à son tour tel un art funéraire – au service d’une économie de guerre, d’une hubris d’aristocratie (« corsaire moderne ») atteinte d’argentée, raisonnée folie, toute ressemblance avec l’actualité d’aujourd’hui tout sauf fortuite. Autrefois le quasi contemporain Frankenstein payait le prix fort de s’être pris pour Dieu, à sa promise adieu ; au terme du dix-neuvième siècle, le conflit aérien, terrestre et aquatique se déroule au creux d’un écrin laïc, dont la beauté graphique ne dissimule la lucidité dépressive, lui oppose sa force d’imagination, communication,  communion, l’équipe du film à la fois artisanal et magistral à l’image de l’équipage du récit. Amusante (escrime sous-marine, repassage dangereux), émouvante (gosse + poussin), poétique et symbolique (poisson papillon d’hallucination, casque de soldat transformé en pot de fleur), la parabole sur l’atome, employé contre les Japonais, réchauffé par la guerre froide, constitue donc un remarquable et remarqué trompe-l’œil au carré, fourni en « téléphones portatifs », eau optique, haut-de-forme sur les flots, nacelle sur le soleil, réponse positive et anticipative à l’apocalypse satirique du tandem Southern & Kubrick (Docteur Folamour, 1964).   

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