Banalité du mâle

 Exils # 218 (08/07/2026)

L’Étrangleur de Boston (1968) et L’Étrangleur de la place Rillington (1971) établissent un diptyque criminel remarquable et remarqué. D’une décennie à la suivante, Fleischer fait fi du split screen et de la schizophrénie, remplace Curtis & Fonda par Attenborough & Hurt. À l’enquête policière puis l’expertise psychiatrique se substituent un portrait comportementaliste et impressionniste, la peinture d’une emprise et d’une culpabilité partagée, à l’écart du pacte incongru de L’Inconnu du Nord-Express. La volonté revendiquée de montrer sans démontrer, d’accompagner l’opacité, corrige la coda explicative de Psychose et prophétise Frenzy en beaucoup plus morose. Ce biopic presque tourné in situ, avant que Notting Hill ne devienne un quartier recherché, un symbole du romantisme au ciné, poursuit jusqu’à la claustrophobie le fameux kitchen sink realism de la production britannique au tournant des années 50-60. Écrit par Exton, spécialiste de Poirot et coscénariste d’Isadora ou Kalidor, d’après un livre de Ludovic Kennedy (le mari de Moira Shearer, quel honneur), 10 Rillington Place constitue un huis clos à peine rompu au pays de Galles, parenthèse familiale fissa rattrapée par l’étouffant et récent passé. Dotée d’une pendaison express en caméra portée, prise sur le vif, à transformer celle de De sang-froid en sommet de maniérisme, l’œuvre inclut un vrai-faux avortement (Geeson s’y colle, anticipe Inseminoid), pratiqué par un ancien pseudo-médecin à la Jean-Claude Romand. Petit homme poli, rebondi, réserviste de la police, retraité adepte du thé, « Mister Christie » gaze des dames (souvenir de vétéran), les étrangle à main nue ou d’une corde pourvu, viole leurs cadavres, s’en débarrasse au jardin, les planque dans un appartement à louer, in extremis occupé en némésis par des Antillais appelant la police.

L’émule de Landru, le frère de Lou Ford, arpente son repaire avec une douceur de manipulateur digne de Hannibal Lecter, idem dingo à QI haut. Infanticide à cravate (Frenzy bis) et témoin malsain, au pedigree de petit délinquant, de mauvais tempérament (« not a man of good character » accuse l’avocat), il éclate en larmes au tribunal, son complice innocent, illettré, sidéré, la tête bientôt recouverte d’un sac façon Elephant Man, trucide l’épouse enfin lucide, revend ses meubles à perte, se clochardise, erre au bord de la Tamise, se fait identifier par un respectueux condé. Les cartons d’introduction et de conclusion s’occupent de reconstitution et de réhabilitation. Commencé par un plan sur une plaque de rue, une sirène anxiogène d’attaque aérienne parmi les ténèbres, L’Étrangleur de la place Rillington ranime une autre guerre intime et genrée tout sauf terminée, ressemble à un « rêve » (quasi déni de monologue nostalgique) obscène et pourtant jamais complaisant, aux atrocités retenues hors-champ. Contrarié psy en écho à Risi, Fleischer ne fléchit, ne faiblit, sonde en moraliste et non en moralisateur, à la fois en surface et en profondeur, les actes d’un tueur, sa domestique horreur. Si l’assassin cynique, machiavélique, par ailleurs propriétaire prolétaire, agressant et impuissant, dissimule des victimes derrière une cloison vide de cuisine, nulle surprise, car ceci cristallise une entreprise de destruction et de profanation à répétition caractérisée par sa médiocrité, son manque d’éclat, la banalité de sa dangerosité. Le Christie du film incarne en définitive une société sordide, délestée de solidarité, qui sacrifie des enfants, dévaste des pauvres gens. Rétif au pathétique mais muni d’empathie, réponse désespérée au féminicide de Sisyphe de Tueur de dames, le requiem n’accorde aucun cadeau cathartique ou rédempteur au spectateur, évacue Le Voyeur, revisite l’évidence de la violence.                               

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les Compagnons de la nouba : Ma femme s’appelle Maurice

La Fille du Sud : Éclat(s) de Jacqueline Pagnol

Corrina, Corrina