Plus vieille la vie

 Exils # 168 (10/02/2026)

Les féministes et les misogynes parlent de « films de (bonnes) femmes ». On les laisse se soucier du sexe des cinéastes, on évalue les œuvres et non les individus, on précise cependant qu’une scénariste écrivit Les Belles Années (Kulcsar, 2022), qu’une réalisatrice le dirige. Le genre joue ici un rôle important et permanent, la crise du couple au carré, car fifille alcoolisée, cocufiée, fissa et aussi concernée, aux yeux mouillés, au lit couchée, relève de la guerre des sexes et révèle vite un « triste » abîme. À la retraite à soixante-cinq, de quoi flanquer des sueurs froides aux syndicats français, fi de fameuse réforme à la gomme, un bel employé de bureau (viva la Juvenia), végan à vélo, embarque sur un bateau, cadeau d’adultes marmots. Le complot de l’épouse, supposé leur permettre de se rapprocher, se rabibocher, ranimer la flamme sous les cendres de l’existence, tombe à l’eau, locution en situation. La moitié pas si machiavélique, incapable de (res)susciter le désir de l’andropausé mari, main sur caleçon, allons donc, à l’abri d’un « pressant besoin », en repli dans la salle de bains, décide à l’improviste d’écourter la croisière guère amusée. Délivrée en robe d’été colorée du tandem de mecs, il fallait se farcir un veuf inconsolable, invité sympa et insupportable, notre anti-héroïne ne déprime, parenthèse balèze, reste en contact via un équivalent de WhatsApp. À Marseille, la série l’enseigne, la vie s’avère plus belle, grand-maman (en) oublie ses (changés) cheveux blancs, boit du vin rouge au soleil couchant, se fait renverser par un troisième couple sur la route et peu en déroute, adepte de l’urine en pleine nature, des champignons psychédéliques, du triolisme seventies, huile sur corps de GILF et filtres sur l’objectif en prime.

La voici à découvrir un phalanstère sudiste et « féministe », chouettes toilettes, où s’occuper en douceur de la « démence » d’une (con)sœur, s’accoupler selon les (in)disponibilités, écouter les conseils de la correspondante au prénom épicène, éprise de l’amie décédée en randonnée, elle-même maquée au comparse précité, vous suivez ? En parallèle, à domicile, le sportif (rasé) pas si patraque, vrai-faux « hypocondriaque » à vraie-fausse crise cardiaque, (le) rassure à bord la toubib black, savoure sa solitude, l’émancipée tranquillité de la masculine amitié, filigrane gay-friendly que remarque illico, en s’en moquant, la femme quasi prodigue lors d’un retour express au foyer squatté. Comme un séjour sous le toit de son (in)fidèle fiston accro à une application (connue) de rencontre le moral ne lui remonte, préservatif usagé du bout des doigts dégagé, elle rentre au bercail, dialogue et concorde de festives funérailles, « colocation » à quatre, puisque les propriétaires récupèrent une divorcée croisée en mer, départ à nouveau (nouveau départ) en camping-car entre nanas hilares, reprise complice de l’increvable scie de Ricchi & Poveri. En résumé, la comédie dramatique de Suisse alémanique, sous sa surface s(c)olaire et drolatique, acte la dérobade, symbolique et littérale, d’hommes et de femmes infichus de vivre et de vieillir ensemble, trop différents par leurs attentes, soumis à un déterminisme culturel tendre et cruel. Si un « serveur informatique » se substitue au boulot bullshit, les coups à boire ou d’un soir paraissent de pardonnables impasses, « deux cents » au compteur, Maman de mon cœur, la relation dévie vers la séparation, à chacun et chacune son irréconciliable horizon. Téléfilm de luxe anonyme et exotique, ces « années dorées », ironie d’origine, tissent un état des lieux dépressif des sentiments séniles, constatent avec mélancolie le sourire humide des meilleurs ennemis, pris au piège imposé de cette liberté impossible à partager. Bergman ricane, Pialat s’en va, le cinéphile rajeuni (y) réfléchit.                     

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